Pratique didactique chez Brecht, Kowalski, etc.

Quand j’arrive dans le département d’arts de Vincennes, fin 1969, je suis marqué par une certaine idée de l’art que je nomme « proposition didactique ». Mettant l’accent sur la pratique — y compris pour parler de « pratique théorique », Jean-Claude Moineau — issu à la fois des mathématiques et de la poésie concrète — et moi, défendons une remise en cause de l’art et de son enseignement attachée à la notion de « pratique didactique » et à la production de connaissances plutôt qu’à leur transmission.

En 1968 et 1969, je participe, à Strasbourg, au théâtre de recherche Les Drapiers, dirigé par Gaston Jung, professeur de mise en scène, dramaturge et traducteur. Nous produisons notamment la pièce de Brecht L’Importance d’être d’accord (Das Badener Lehrstücke von Einverständnis), une « pièce didactique — Lehrstück ». Le numéro 1 des Cahiers des Drapiers, octobre 1968, que je mets en pages, publie un texte qui souligne que ces pièces « sont un enseignement, surtout pour ceux qui les jouent, en dehors même de tout public ».

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Cahiers des Drapiers, numéro 1, Strasbourg, octobre 1968

Parallèlement, je réalise une série de films en super 8 ou en 16 mm, généralement avec des comédiens, que je désigne comme « films didactiques », empruntant à Brecht théâtralisation et distanciation, interprétation laissée au spectateur, rigueur formelle. Le FD 23 Dimanche au bord du Rhin sera produit au sein du GREC (Groupe de recherche et d’essais cinématographiques) en 1970, alors que je suis déjà chargé de cours à Vincennes. Le scénario d’un deuxième « film didactique » soutenu par le GREC, Apprentissage de la découverte, ne sera pas réalisé mais sera à l’origine de l’installation interactive avec vidéodisque nommée Le Bus, réalisée à Saint-Denis en 1984 avec des étudiants de Paris 8 et exposée au centre Pompidou dans Les Immatériaux de Jean-François Lyotard en 1985.

La « pratique didactique » désignait donc à la fois un auto-apprentissage, une didactique des formes et des techniques, autant qu’une production artistique apte à transmettre des connaissances, y compris sur le terrain social et politique.
JLB

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Dimanche au bord du Rhin « film didactique N°23 » de Jean-Louis Boissier. Manuscrit des « Notes théoriques » contenant un dessin du dispositif qui apparaît dans les séquences des discours  dans le parc du pont de Kehl à Strasbourg, 1970.

Extrait d’un entretien avec Samuel Bianchini, publié dans le livre Recherche et Création, Nancy, 2009

S.B. : Tu as posé un certain nombre de préceptes qui relèvent d’écritures, de procédés, de dispositifs et qui sont restées dans un statut de l’ordre de l’essai. Ce statut leur confère une puissance de modèle qui favorise sûrement leur reprise et de nouvelles « implémentations ». Un certain nombre de jeunes artistes héritent de ce travail de recherche, d’expérimentation et de formalisation de procédés.

J.-L. B. : J’ai conscience de cela. J’ai eu l’occasion d’assumer de telles formes d’intervention didactiques. La plupart de mes travaux apparentés à l’art, je les ai qualifiés de didactiques. J’ai emprunté ce mot à Brecht, chez qui il était tout autre chose qu’un vieux principe politique. Piotr Kowalski, dont le travail m’a beaucoup inspiré, utilisait le terme de pièce didactique, plus précisément « pseudo-didactique ». L’une de ses sculptures, de 1961, est titrée Machine pseudo-didactique. Il s’agit de la mise en évidence d’une morphogenèse, d’une dialectique entre variation et contrainte : une surface élastique horizontale supporte un liquide chargé de particules dorées. Cette masse fluide est en perpétuel mouvement, elle est animée par une pointe en va-et-vient vertical, alors qu’une autre pointe surélevée reste fixe.
Cette façon de mimer le didactique a été peut-être une façon d’échapper à la pression de l’art, mais je la tiens aussi pour une réponse démocratique et ironique à ce que peut être l’art contemporain. Le premier cercle du public, c’était des gens comme moi, artistes plus ou moins revendiqués, des élèves et des étudiants. J’ai souvent eu le sentiment que j’étais là pour déblayer le terrain. Il y a certaines choses pour lesquelles j’ai l’ambition d’atteindre le grand public, non pas pour aller observer ses réactions, je déteste cette fausse contrainte, bien que cela fasse partie, paraît-il, des protocoles expérimentaux. Il s’agit plutôt d’envisager une ouverture et une sorte d’aboutissement, en direction de n’importe quel individu singulier et inconnu. Il reste que la position d’enseignant en art implique un comportement et des méthodes d’artistes qui font de l’enseignement une forme d’art. Je ne dis pas que je l’ai fait, mais il faudrait arriver à ça.

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Dit par Jean-Louis Boissier : Pratiques didactiques

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Piotr Kowalski, Machine pseudo-didactique, 1961
https://www.youtube.com/watch?v=2JIQNao1ZxQ