Documents de travail

Écrits de Jean-Jacques Rousseau

HISTOIRE DU PRÉCEDENT ECRIT

(Extraits)

« Pour trouver un confident fidelle il auroit fallu l’aller chercher loin de moi parmi ceux dont je ne pouvois approcher. Mon esperance étoit donc vaine, toutes mes mesures étoient fausses, tous mes soins étoient inutiles, et je devois être sûr que l’usage le moins criminel que feroient de mon dépot ceux à qui je l’allois ainsi confiant seroit de l’aneantir.

Cette idée me suggera une nouvelle tentative dont j’attendis plus d’effet. Ce fut d’écrire une espéce de billet circulaire addressé à la nation françoise, d’en faire plusieurs copies et de les distribuer aux promenades et dans les rües aux inconnus dont la physionomie me plairoit le plus. Je ne manquai pas d’argumenter à ma maniére ordinaire en faveur de cette nouvelle résolution. On ne me laisse de communication me disois-je qu’avec des gens appostés par mes persécuteurs. Me confier à quelqu’un qui m’approche n’est autre chose que me confier à eux. Du moins parmi les inconnus il s’en peut trouver qui soient de bonne foi : mais quiconque vient chez moi n’y vient qu’à mauvaise intention; je dois être sur de cela.

Je fis donc mon petit écrit en forme de billet et j’eus la patience d’en tirer un grand nombre de copies. Mais pour en faire la distribution, j’éprouvai un obstacle que je n’avois pas prévû, dans le refus de le recevoir par ceux à qui je le présentois. La suscription étoit, A tout françois aimant encor la justice et la vérité. Je n’imaginois pas que sur cette adresse aucun l’osât refuser; presqu’aucun ne l’accepta. Tous après avoir lû l’addresse me déclarèrent avec une ingenuité qui me fit rire au milieu de ma douleur qu’il ne s’adressoit pas à eux. Vous avez raison, leur disois-je en le reprenant, je vois bien que je m’étois trompé. Voila la seule parole franche que depuis quinze ans j’aye obtenue d’aucune bouche françoise. »

Rousseau Juge de Jean-Jacques, Dialogues,
Œuvres complètes I, La Pléiade, p. 984.

Bibliographie
Michel Foucault, Introduction à Rousseau Juge de Jean-Jacques, Dialogues, Librairie Armand Colin, Paris, 1962.
Geoffrey Bennington, Dudding, Des noms de Rousseau, Galilée, Paris, 1991.

ROUSSEAU JUGE DE JEAN JACQUES
COPIE DU BILLET CIRCULAIRE
DONT IL EST PARLÉ DANS L’ECRIT PRÉCÉDENT.

A tout François aimant encor la justice et la vérité.

FRANCOIS ! Nation jadis aimable et douce, qu’ètes- vous devenus ? Que vous étes changés pour un étranger infortuné, seul, à votre merci, sans appui, sans defenseur, mais qui n’en auroit pas besoin chez un peuple juste ; pour un homme sans fard et sans fiel, ennemi de l’injustice, mais patient à l’endurer, qui jamais n’a fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne, et qui depuis quinze ans plongé, trainé par vous dans la fange de l’opprobre et de la diffamation, se voit, se sent charger à l’envi d’indignités inouies jusqu’ici parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause ! C’est donc là votre franchise, votre douceur, votre hospitalité ? Quittez ce vieux nom de Francs; il doit trop vous faire rougir. Le persecuteur de Job auroit pu beaucoup apprendre de ceux qui vous guident, dans l’art de rendre un mortel malheureux. Il vous ont persuadé, je n’en doute pas, ils vous ont prouvé même, comme cela est toujours facile en se cachant de l’accusé, que je méritois ces traitemens indignes, pires cent fois que la mort. En ce cas, je dois me résigner ; car je n’attends ni ne veux d’eux ni de vous aucune grace; mais ce que je veux et qui m’est dû tout au moins, après une condannation si cruelle et si infamante, c’est qu’on m’apprenne enfin quels sont mes crimes, et comment et par qui j’ai été jugé !

Pourquoi faut-il qu’un scandale aussi public soit pour moi seul un mistére impénétrable ? A quoi bon tant de machines, de ruses, de trahisons, de mensonges pour cacher au coupable ses crimes qu’il doit savoir mieux que personne s’il est vrai qu’il les ait commis ? Que si, pour des raisons qui me passent, persistant à m’oter un droit * dont on n’a privé jamais aucun criminel, vous avez résolu d’abruver le reste de mes tristes jours d’angoisses, de dérision, d’opprobres, sans vouloir que je sache pourquoi, sans daigner écouter mes griefs, mes raisons, mes plaintes, sans me permettre même de parler **, j’éléverai au Ciel pour toute defense un cÏur sans fraude et des mains pures de tout mal, lui demandant, non peuple cruel, qu’il me venge et vous punisse (Ah qu’il éloigne de vous tout malheur et toute erreur !) mais qu’il ouvre bientôt à ma vieillesse un meilleur azyle où vos outrages ne m’atteignent plus.

JJR.

P.S. François, on vous rient dans un délire qui ne cessera pas de mon vivant. Mais quand je n’y serai plus, que l’acçés sera passé, et que votre animosité, cessant d’être attisée, laissera l’équité naturelle parler à vos coeurs, vous regarderez mieux, je l’espére, à tous les faits, dits, écrits que l’on m’attribue en se cachant de moi très soigneusement, à tout ce qu’on vous fait croire de mon caractére, à tout ce qu’on vous fait faire par bonté pour moi. Vous serez alors bien surpris ! et, moins contens de vous que vous ne l’êtes, vous trouverez, j’ose vous le prédire la lecture de ce billet plus interessante qu’elle ne peut vous paroitre aujourdui. Quand enfin ces Messieurs, couronnant toutes leurs bontés, auront publié la vie de l’infortuné qu’ils auront fait mourir de douleur, cette vie impartiale et fidelle qu’ils préparent depuis longtems avec tant de secret et de soin, avant que d’ajouter foi à leur dire et à leurs preuves, vous rechercherez, je m’assure, la source de tant de zéle, le motif de tant de peine, la conduite surtout qu’ils eurent envers moi de mon vivant. Ces recherches bien faites, je consens, je le déclare, puisque vous voulez me juger sans m’entendre, que vous jugiez entre eux et moi sur leur propre production.

Quel homme de bon sens croira jamais qu’une aussi criante violation de la loi naturelle et du droit des gens puisse avoir pour principe une vertu ? S’il est permis de dépouiller un mortel de son état d’homme, ce ne peut être qu’après l’avoir jugé, mais non pas pour le juger. Je vois beaucoup d’ardens executeurs, mais je n’ai point apperçu de juge. Si tels sont les preceptes d’équité de la philosophie moderne, malheur sous ses auspices au foible innocent et simple ; honneur et gloire aux intrigans cruels et rusés.

** De bonnes raisons doivent toujours être écoutées sur tout de la part d’un accusé qui se deffend ou d’un opprimé qui se plaint ; et si je n’ai rien de solide à dire, que ne me laisse-t-on parler en liberté ! C’est le plus sur moyen de décrier tout à fait ma cause et de justifier pleinement mes accusateurs. Mais tant qu’on m’empêchera de parler ou qu’on refusera de m’entendre, qui pourra jamais sans témérité prononcer que je n’avois rien à dire ?

Texte extrait de Rousseau Juge de Jean Jacques, Librairie Armand Colin, Paris, 1962. pp. 331-333. « Le texte de la présente édition est conforme au texte du manuscrit conservé à la Bibliothèque de Genève, tel qu’il a été établi par Robert Osmont pour l’édition des Œuvres complètes de Rousseau, publiée sous la direction de Bernard Gagnebin et Marcel Raymond dans la Bibliothèque de la Pléiade (Paris, Gallimard, 1959). »

L’agent R.

Pour distribuer sur Internet le « billet circulaire » de Rousseau, un agent intelligent a été conçu.

À partir d’un site quelconque, repérant les liens de pages en pages et vers d’autres sites, l’agent R. explore les pages HTML à la recherche des adresses électroniques.

Ces adresses sont sélectionnées selon la physionomie de leur nom : il doit, pour être « plaisante », présenter une symétrie autour d’une consonne redoublée, comme dans Rousseau, ou Dudding (le pseudonyme pris par Rousseau lors de sa rencontre avec Madame de Larnage), ou Vaussore (son pseudonyme de musicien inspiré de Venture de Villeneuve), ou encore Levasseur (le nom de Thérèse).

Les « personnes » ainsi choisies reçoivent automatiquement l’extrait du « billet circulaire ». Elles peuvent connaître son origine et son signataire en se connectant à ce site.

La liste des adresses rapportées à ce jour par l’ agent R. peut être consultée.

De bonnes raisons doivent toujours être écoutées sur tout de la part d’un accusé qui se deffend ou d’un opprimé qui se plaint ; et si je n’ai rien de solide à dire, que ne me laisse-t-on parler en liberté! C’est le plus sur moyen de décrier tout à fait ma cause et de justifier pleinement mes accusateurs. Mais tant qu’on m’empêchera de parler ou qu’on refusera de m’entendre, qui pourra jamais sans témérité prononcer que je n’avois rien à dire?
JJR.

http://labart.univ-paris8.fr/vo/BILLET/JJRbillet.html

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Liste (non reprise ici) des adresses rapportées à ce jour par l’agent R., où l’extrait du « billet circulaire » (ci-dessus) a été envoyé.

« Son enjoûment, sa douceur, sa figure agréable, m’ont laissé de si fortes impressions, que je vois encore son air, son regard, son attitude; je me souviens de ses petits propos caressans : je dirois comment elle étoit vétue et coeffée, sans oublier les deux crochets que ses cheveux noirs faisoient sur ses tempes, selon la mode de ce tems-là.

Je suis persuadé que je lui dois le gout ou plustot la passion pour la musique qui ne s’est bien développée en moi que longtemps après. Elle savoit une quantité prodigieuse d’airs et de chansons qu’elle chantoit avec un filet de voix fort douce. La serenité d’ame de cette excellente fille éloignoit d’elle et de tout ce qui l’environnoit la rêverie et la tristesse. L’attrait que son chant avoit pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire; mais qu’il m’en revient même, aujourd’hui que je l’ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Diroit-on que moi, vieux radoteur, rongé de soucis et de peines, je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmotant ces petits airs d’une voix déja cassée et tremblante ? Il y en a un surtout qui m’est bien revenu tout entier, quant à l’air; mais la seconde moitié des paroles s’est constamment refusée à tous mes efforts pour ma la rappeler, quoiqu’il m’en revienne confusément les rimes. Voici le commencement, et ce que j’ai pu me rappeler du reste.

Tircis, je n’ose
Ecouter ton Chalumeau
sous l’Ormeau;
Car on en cause
Déja dans nôtre hameau.
……………….
……. un berger
……. s’engager
……. sans danger;
Et toujours l’épine est sous la rose.

Je cherche où est le charme attendrissant que mon coeur trouve à cette chanson : c’est un caprice auquel je ne comprends rien ; mais il m’est de toute impossibilité de la chanter jusqu’à la fin, sans être arrêté par mes larmes. J’ai cent fois projetté d’écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est que quelqu’un les connoisse encore. Mais je suis presque sûr que le plaisir que je prends à me rappeler cet air s’évanouiroit en partie, si j’avois la preuve que d’autres que ma pauvre tante Suson l’ont chanté. »

Jean-Jacques Rousseau
Les Confessions, Œuvres complètes I, La Pléiade, p. 11.

Le texte de la chanson a été donné dans les Œuvres complètes éditées par G. Petitain à Paris en 1839.

Tircis, je n’ose
Ecouter ton Chalumeau
sous l’Ormeau;
Car on en cause
Déja dans nôtre hameau.
Un coeur s’expose
A trop s’engager
Avec un berger
Et toujours l’épine est sous la rose.

La partition dont nous servons ici pour cette interprétation originale a été publiée, à partir d’une édition de 1833, par Philip Robinson, dans « Jean-Jacques Rousseau, Aunt Suzanne, and Solo Song », Modern Language Review, University of Kent at Canterbury, N°73, 1978; étude complétée dans « More on Rousseau, Aunt Suzanne and Solo Song », Modern Language Review, University of Kent at Canterbury, N°74, 1979.

Remerciements à la Bibliothèque d’Études rousseauistes – Musée J.-J. Rousseau – de Montmorency.

Bibliographie :
Alain Grosrichard, « L’Air de Venise », Ornicar ?, N° 25, 1982.
Louis Marin, « Un filet de voix fort douce… », La Voix excommuniée, Galilée, Paris, 1981.