{"id":409,"date":"2015-03-09T17:25:00","date_gmt":"2015-03-09T17:25:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.rvdv.net\/vincennes\/?page_id=409"},"modified":"2024-07-17T22:45:49","modified_gmt":"2024-07-17T20:45:49","slug":"gilles-deleuze-la-premiere-regle-pedagogique-de-rousseau","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.rvdv.net\/vincennes\/citations\/gilles-deleuze-la-premiere-regle-pedagogique-de-rousseau\/","title":{"rendered":"Deleuze. La premi\u00e8re r\u00e8gle p\u00e9dagogique de Rousseau"},"content":{"rendered":"<p>Intervention de Liliane Terrier<\/p>\n<p>\u00c9couter :<br \/>\n<a href=\"https:\/\/www.rvdv.net\/vincennes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2024\/07\/lt-deleuze.mov\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone wp-image-1234 size-full\" src=\"https:\/\/www.rvdv.net\/vincennes\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2015\/05\/son.jpg\" alt=\"\" width=\"90\" height=\"31\" \/><\/a><\/p>\n<p><strong>Gilles Deleuze. Jean-Jacques Rousseau, pr\u00e9curseur de Kafka, de C\u00e9line et de Ponge<\/strong>*<\/p>\n<p><em>Les deux p\u00f4les de l&rsquo;\u0153uvre philosophique de Rousseau sont l&rsquo;\u00c9mile et le Contrat social. Le mal dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne, c&rsquo;est que nous ne sommes plus ni homme priv\u00e9 ni citoyen : l&rsquo;homme est devenu \u00abhomo \u0153conomicus\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00abbourgeois\u00bb, anim\u00e9 par l&rsquo;argent. Les <span style=\"color: #ff0000;\">situations<\/span> qui nous donnent int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chants impliquent toujours des relations d&rsquo;oppression, o\u00f9 l&rsquo;homme entre en rapport avec l&rsquo;homme pour ob\u00e9ir ou commander, ma\u00eetre ou esclave. L&rsquo;\u00c9mile est la reconstitution de l&rsquo;homme priv\u00e9, le Contrat social, celle du citoyen. <span style=\"color: #ff0000;\">La premi\u00e8re r\u00e8gle p\u00e9dagogique de Rousseau<\/span> est celle-ci: c&rsquo;est en restaurant notre rapport naturel avec les choses que nous arriverons \u00e0 nous former en tant qu&rsquo;hommes priv\u00e9s, nous pr\u00e9servant ainsi des rapports artificiels trop humains qui nous donnent d\u00e8s l&rsquo;enfance une tendance dangereuse \u00e0 commander.\u00a0(Et c&rsquo;est la m\u00eame tendance qui nous fait esclave et qui nous fait tyran.) \u00abEn se faisant un droit d&rsquo;\u00eatre ob\u00e9is, les enfants sortent de l&rsquo;\u00e9tat de nature presque en naissant.\u00bb Le vrai redressement p\u00e9dagogique consiste \u00e0 subordonner le rapport des hommes au rapport de l&rsquo;homme avec les choses. Le go\u00fbt des choses est une constante de l&rsquo;\u0153uvre de Rousseau (les exercices de Francis Ponge ont quelque chose de rousseauiste). D&rsquo;o\u00f9 la fameuse r\u00e8gle de l&rsquo;\u00c9mile, qui n&rsquo;exige que du muscle: ne jamais apporter les choses \u00e0 l&rsquo;enfant, mais porter l&rsquo;enfant jusqu&rsquo;aux choses. L&rsquo;homme priv\u00e9, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 celui qui, par son rapport avec les choses, a conjur\u00e9 la situation infantile qui lui donne int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant. Mais le citoyen, c&rsquo;est celui qui entre avec les hommes dans des rapports tels qu&rsquo;il a pr\u00e9cis\u00e9ment int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre vertueux. Instaurer une situation objective actuelle o\u00f9 la justice et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sont r\u00e9concili\u00e9s, semble \u00e0 Rousseau la t\u00e2che proprement politique. Et la vertu rejoint ici son sens le plus profond, qui renvoie \u00e0 la d\u00e9termination publique du citoyen.<\/em><br \/>\nGilles Deleuze. Extraits du paragraphe 10 et 11 de l&rsquo;article ci-dessous<\/p>\n<p><span style=\"color: #ffffff;\">\u2022<\/span><br \/>\nNous risquons de deux mani\u00e8res de m\u00e9conna\u00eetre un grand auteur. Par exemple, en ignorant sa profonde logique ou le caract\u00e8re syst\u00e9matique de son \u0153uvre. (Nous parlons alors de ses \u00abincoh\u00e9rences\u00bb comme si elles nous donnaient un plaisir sup\u00e9rieur.) Et aussi, en ignorant sa puissance et son g\u00e9nie comiques, d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;\u0153uvre tire g\u00e9n\u00e9ralement le maximum de son efficacit\u00e9 anti-conformiste. (Nous pr\u00e9f\u00e9rons parler des angoisses et de l&rsquo;aspect tragique.) En v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;on n&rsquo;admire pas Kafka si l&rsquo;on ne rit pas souvent en le lisant. Ces deux r\u00e8gles valent \u00e9minemment pour Rousseau.<\/p>\n<p>Dans une de ses th\u00e8ses les plus c\u00e9l\u00e8bres, Rousseau explique que l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature est bon, du moins n&rsquo;est pas m\u00e9chant. Ce n&rsquo;est pas une proposition du c\u0153ur ni une manifestation d&rsquo;optimisme; c&rsquo;est un manifeste logique extr\u00eamement pr\u00e9cis. Rousseau veut dire: l&rsquo;homme, tel qu&rsquo;on le suppose dans un \u00e9tat de nature, ne peut pas \u00eatre m\u00e9chant, car les conditions objectives qui rendent possibles la m\u00e9chancet\u00e9 humaine et son exercice n&rsquo;existent pas dans la nature elle-m\u00eame. L&rsquo;\u00e9tat de nature est un \u00e9tat dans lequel l&rsquo;homme est en rapport avec les choses, non pas avec d&rsquo;autres hommes (sauf de mani\u00e8re fugitive). \u00ab Les hommes, si l&rsquo;on veut, s&rsquo;attaquaient dans la rencontre, mais ils se rencontraient peu. Partout r\u00e9gnait l&rsquo;\u00e9tat de guerre, et toute la terre \u00e9tait en paix (a). \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tat de nature n&rsquo;est pas seulement un \u00e9tat d&rsquo;ind\u00e9pendance, mais d&rsquo;isolement. Un des th\u00e8mes constants de Rousseau est que le besoin n&rsquo;est pas un facteur de rapprochement: il ne r\u00e9unit pas, au contraire, il isole chacun. \u00c9tant born\u00e9s, nos besoins \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature entrent n\u00e9cessairement dans une sorte d&rsquo;\u00e9quilibre avec nos pouvoirs, acqui\u00e8rent une esp\u00e8ce d&rsquo;autosuffisance. M\u00eame la sexualit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de nature, n&rsquo;engendre que des rapprochements fugaces ou nous laisse dans la solitude. (Rousseau a beaucoup \u00e0 dire, et dit beaucoup sur ce point, qui est comme l&rsquo;envers humoristique d&rsquo;une th\u00e9orie profonde.)<\/p>\n<p>Comment les hommes seraient-ils m\u00e9chants quand les conditions leur manquent? Les conditions qui rendent la m\u00e9chancet\u00e9 possible ne font qu&rsquo;un avec un \u00e9tat social d\u00e9termin\u00e9. Il n&rsquo;y a pas de m\u00e9chancet\u00e9 d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, quoi qu&rsquo;en disent parfois les m\u00e9chants eux-m\u00eames et les imb\u00e9ciles. Toute m\u00e9chancet\u00e9 est profit ou compensation. Il n&rsquo;y a pas de m\u00e9chancet\u00e9 humaine qui ne s&rsquo;inscrive dans des rapports d&rsquo;oppression, conform\u00e9ment \u00e0 des int\u00e9r\u00eats sociaux complexes. Rousseau est un de ces auteurs qui surent analyser la relation oppressive et les structures sociales qu&rsquo;elle suppose. Il faudra attendre Engels pour rappeler et renouveler ce principe d&rsquo;une logique extr\u00eame: que la violence ou l&rsquo;oppression ne forment pas un fait premier, mais supposent un \u00e9tat civil, des situations sociales, des d\u00e9terminations \u00e9conomiques. Si Robinson asservit Vendredi, ce n&rsquo;est pas par go\u00fbt naturel, ni m\u00eame \u00e0 la force de son poing; c&rsquo;est avec un petit capital et des moyens de production, qu&rsquo;il a sauv\u00e9s des eaux, et pour soumettre Vendredi \u00e0 des t\u00e2ches sociales dont Robinson n&rsquo;a pas perdu l&rsquo;id\u00e9e dans son naufrage.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 nous met constamment dans des <span style=\"color: #ff0000;\">situations<\/span> o\u00f9 nous avons int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chants. Par vanit\u00e9, nous aimerions croire que nous sommes m\u00e9chants naturellement. Mais, en v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est bien pis: nous devenons m\u00e9chants sans le savoir, sans m\u00eame nous en rendre compte. Il est difficile d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;h\u00e9ritier de quelqu&rsquo;un sans souhaiter inconsciemment sa mort par-ci par-l\u00e0. \u00abDans telles situations, quelque sinc\u00e8re amour de la vertu qu&rsquo;on y porte, on faiblit t\u00f4t ou tard sans s&rsquo;en apercevoir, et l&rsquo;on devient injuste et m\u00e9chant dans le fait, sans avoir cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre juste et bon dans l&rsquo;\u00e2me (b).\u00bb Or, il semble que, par un \u00e9trange destin, la belle \u00e2me soit constamment pr\u00e9cipit\u00e9e dans des situations ambigu\u00ebs dont elle ne se tire qu&rsquo;\u00e0 grand peine. On verra la belle \u00e2me jouer de sa tendresse et de sa timidit\u00e9 pour extraire des pires situations les \u00e9l\u00e9ments qui lui permettent toutefois de conserver sa vertu. \u00abDe cette opposition continuelle entre ma situation et mes inclinations, on verra na\u00eetre des fautes \u00e9normes, des malheurs inou\u00efs, et toutes les vertus, except\u00e9 la force, qui peuvent honorer l&rsquo;adversit\u00e9 (c).\u00bb Se retrouver dans des situations impossibles est le destin de la belle \u00e2me. Un extraordinaire comique de situation, toute la verve de Rousseau vient de l\u00e0. Or <em>Les Confessions<\/em> finissent comme un livre tragique et hallucin\u00e9, mais commencent comme un des livres les plus gais qui soient dans la litt\u00e9rature. M\u00eame ses vices finissent par pr\u00e9server Rousseau de la m\u00e9chancet\u00e9 dans laquelle ils auraient d\u00fb l&rsquo;entra\u00eener; et Rousseau excelle dans l&rsquo;analyse de ces m\u00e9canismes ambivalents et salutaires.<\/p>\n<p>La belle \u00e2me ne se contente pas de l&rsquo;\u00e9tat de nature; elle r\u00eave avec tendresse aux relations humaines. Or ces relations s&rsquo;incarnent toujours dans des situations d\u00e9licates. On sait que le r\u00eave amoureux de Rousseau est de retrouver les figures d&rsquo;une Trinit\u00e9 perdue soit que la femme aim\u00e9e en aime un autre, qui sera comme un p\u00e8re ou un grand fr\u00e8re: soit qu&rsquo;il y ait deux femmes aim\u00e9es, l&rsquo;une comme une m\u00e8re s\u00e9v\u00e8re et qui ch\u00e2tie, l&rsquo;autre comme une m\u00e8re tr\u00e8s douce qui fait rena\u00eetre. (Cette recherche amoureuse de deux m\u00e8res, ou d&rsquo;une double naissance, Rousseau la poursuit d\u00e9j\u00e0 dans un de ses amours d&rsquo;enfant.) Mais les situations r\u00e9elles dans lesquelles cette r\u00eaverie s&rsquo;incarne sont toujours ambigu\u00ebs. Elles tournent mal: ou bien nous nous conduisons mal, ou bien nous finissons par \u00eatre de trop, ou bien les deux \u00e0 la fois. Rousseau ne reconna\u00eet pas sa tendre r\u00eaverie, quand elle s&rsquo;incarne en Th\u00e9r\u00e8se et dans la m\u00e8re de Th\u00e9r\u00e8se, femme cupide et d\u00e9sagr\u00e9able plut\u00f4t que m\u00e8re s\u00e9v\u00e8re. Pas davantage quand Mme de Warens veut lui faire jouer, \u00e0 lui, le r\u00f4le de grand fr\u00e8re par rapport \u00e0 un nouveau favori.<\/p>\n<p>Rousseau explique souvent, et gaiement, qu&rsquo;il a les id\u00e9es lentes et le sentiment rapide. Mais les id\u00e9es, de lente formation, \u00e9mergent tout d&rsquo;un coup dans la vie, lui donnent de nouvelles directions, lui inspirent d&rsquo;\u00e9tranges inventions. Chez les po\u00e8tes et les philosophes, nous devons aimer m\u00eame les manies, les bizarreries qui t\u00e9moignent des combinaisons de l&rsquo;id\u00e9e et du sentiment. Thomas de Quincey en faisait une m\u00e9thode propre \u00e0 nous faire aimer les grands auteurs. Dans un article sur Kant (\u00abLes derniers jours d&rsquo;Emmanuel Kant\u00bb, que Schwob traduisit) (d), Quincey d\u00e9crit l&rsquo;appareil extr\u00eamement complexe que Kant avait invent\u00e9 pour lui servir de porte-chaussettes. Il en est de m\u00eame de l&rsquo;habit d&rsquo;Arm\u00e9nien de Rousseau quand il habitait M\u00f4tiers et faisait des \u00ablacets\u00bb sur le pas de sa porte en parlant avec les femmes. \u2014Il y a l\u00e0 de v\u00e9ritables modes de vie, ce sont des anecdotes de \u00abpenseur\u00bb.<\/p>\n<p>Comment \u00e9viter les situations o\u00f9 nous avons int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chants? Sans doute une \u00e2me forte peut-elle, par un acte de volont\u00e9, agir sur la situation elle-m\u00eame et la modifier. Ainsi on renonce \u00e0 un droit de succession pour ne pas \u00eatre en situation de souhaiter la mort d&rsquo;un parent. De m\u00eame, dans <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, Julie prend l&rsquo;engagement de ne pas \u00e9pouser Saint-Preux, m\u00eame si son mari vient \u00e0 mourir: ainsi \u00abelle change l&rsquo;int\u00e9r\u00eat secret qu&rsquo;elle avait \u00e0 sa perte en int\u00e9r\u00eat \u00e0 la conserver (e)\u00bb. Mais Rousseau, de son propre aveu, n&rsquo;est pas une \u00e2me forte. Il aime la vertu plus qu&rsquo;il n&rsquo;est vertueux. Sauf en mati\u00e8re d&rsquo;h\u00e9ritage, il a trop d&rsquo;imagination pour renoncer d&rsquo;avance et par volont\u00e9. Il lui faut donc des m\u00e9canismes autrement subtils pour \u00e9viter les situations tentantes ou pour en sortir. Il joue de tout, m\u00eame de sa mauvaise sant\u00e9 pour pr\u00e9server ses aspirations vertueuses. Il explique lui-m\u00eame comment sa maladie de vessie fut un facteur essentiel dans sa grande r\u00e9forme morale par peur de se tenir mal en pr\u00e9sence du roi, il pr\u00e9f\u00e8re renoncer \u00e0 la pension. La maladie l&rsquo;inspire, comme source d&rsquo;humour (Rousseau raconte ses troubles d&rsquo;oreille avec une verve semblable \u00e0 celle de C\u00e9line plus tard). Mais l&rsquo;humour est l&rsquo;envers de la morale plut\u00f4t \u00eatre copiste de musique que pensionn\u00e9 du roi.<\/p>\n<p>Dans <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, Rousseau \u00e9labore une profonde m\u00e9thode, apte \u00e0 <span style=\"color: #ff0000;\">conjurer le danger des situations<\/span>. Une situation ne nous tente pas uniquement par elle-m\u00eame, mais de tout le poids d&rsquo;un pass\u00e9 qui s&rsquo;incarne en elle. C&rsquo;est la recherche du pass\u00e9 dans les situations pr\u00e9sentes, c&rsquo;est la r\u00e9p\u00e9tition du pass\u00e9 qui inspire nos passions et nos tentations les plus violentes. C&rsquo;est toujours dans le pass\u00e9 qu&rsquo;on aime, et les passions sont d&rsquo;abord des maladies propres \u00e0 la m\u00e9moire. Pour gu\u00e9rir Saint-Preux et le rendre \u00e0 la vertu, M. de Wolmar emploie une m\u00e9thode par laquelle il conjure les prestiges du pass\u00e9. Il force Julie et Saint-Preux \u00e0 s&#8217;embrasser dans ce m\u00eame bosquet qui vit leurs premi\u00e8res amours: \u00abJulie, ne craignez plus cet asile, il vient d&rsquo;\u00eatre profan\u00e9 (f).\u00bb Il veut faire de la vertu l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pr\u00e9sent de Saint-Preux: \u00abce n&rsquo;est pas de Julie de Wolmar qu&rsquo;il est amoureux, c&rsquo;est de Julie d&rsquo;Etange; il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu&rsquo;il aime, mais comme le ravisseur de celle qu&rsquo;il a aim\u00e9e&#8230; Il l&rsquo;aime dans le temps pass\u00e9; voil\u00e0 le vrai mot de l&rsquo;\u00e9nigme: \u00f4tez-lui la m\u00e9moire, il n&rsquo;aura plus d&rsquo;amour (g).\u00bb C&rsquo;est en rapport avec les objets, avec les lieux, par exemple un bosquet, que nous apprendrons la fuite du temps, et que nous saurons enfin vouloir dans le futur, au lieu de nous passionner dans le pass\u00e9. C&rsquo;est ce que Rousseau appelait \u00ab<span style=\"color: #ff0000;\">le mat\u00e9rialisme du sage\u00bb (h) ou couvrir le pass\u00e9 avec le pr\u00e9sent<\/span>.<\/p>\n<p>Les deux p\u00f4les de l&rsquo;\u0153uvre philosophique de Rousseau sont l&rsquo;<em>\u00c9mile<\/em> et le <em>Contrat social<\/em>. Le mal dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne, c&rsquo;est que nous ne sommes plus ni homme priv\u00e9 ni citoyen : l&rsquo;homme est devenu \u00abhomo \u0153conomicus\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00abbourgeois\u00bb, anim\u00e9 par l&rsquo;argent. <span style=\"color: #ff0000;\">Les situations<\/span> qui nous donnent int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chants impliquent toujours des relations d&rsquo;oppression, o\u00f9 l&rsquo;homme entre en rapport avec l&rsquo;homme pour ob\u00e9ir ou commander, ma\u00eetre ou esclave. L&rsquo;<em>\u00c9mile<\/em> est la reconstitution de l&rsquo;homme priv\u00e9, le <em>Contrat social<\/em>, celle du citoyen. <span style=\"color: #ff0000;\">La premi\u00e8re r\u00e8gle p\u00e9dagogique<\/span> de Rousseau est celle-ci: c&rsquo;est en restaurant notre rapport naturel avec les choses que nous arriverons \u00e0 nous former en tant qu&rsquo;hommes priv\u00e9s, nous pr\u00e9servant ainsi des rapports artificiels trop humains qui nous donnent d\u00e8s l&rsquo;enfance une tendance dangereuse \u00e0 commander. (Et c&rsquo;est la m\u00eame tendance qui nous fait esclave et qui nous fait tyran.) \u00abEn se faisant un droit d&rsquo;\u00eatre ob\u00e9is, les enfants sortent de l&rsquo;\u00e9tat de nature presque en naissant (i).\u00bb Le vrai redressement p\u00e9dagogique consiste \u00e0 subordonner le rapport des hommes au rapport de l&rsquo;homme avec les choses. Le go\u00fbt des choses est une constante de l&rsquo;\u0153uvre de Rousseau (les exercices de Francis Ponge ont quelque chose de rousseauiste). D&rsquo;o\u00f9 la fameuse r\u00e8gle de l&rsquo;\u00c9mile, qui n&rsquo;exige que <span style=\"color: #ff0000;\">du muscle<\/span>: ne jamais apporter les choses \u00e0 l&rsquo;enfant, mais porter l&rsquo;enfant jusqu&rsquo;aux choses.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme priv\u00e9, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 celui qui, par son rapport avec les choses, a conjur\u00e9 la situation infantile qui lui donne int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant. Mais le citoyen, c&rsquo;est celui qui entre avec les hommes dans des rapports tels qu&rsquo;il a pr\u00e9cis\u00e9ment int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre vertueux. Instaurer une situation objective actuelle o\u00f9 la justice et l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sont r\u00e9concili\u00e9s, semble \u00e0 Rousseau la t\u00e2che proprement politique. Et la vertu rejoint ici son sens le plus profond, qui renvoie \u00e0 la d\u00e9termination publique du citoyen. Le <em>Contrat social<\/em> est \u00e0 coup s\u00fbr un des grands livres de la philosophie politique. Un anniversaire de Rousseau ne peut \u00eatre qu&rsquo;une occasion de lire ou de relire le <em>Contrat social<\/em>. Le citoyen y apprend quelle est la mystification de la s\u00e9paration des pouvoirs; comment la R\u00e9publique se d\u00e9finit par l&rsquo;existence d&rsquo;un seul pouvoir, le l\u00e9gislatif. L&rsquo;analyse du concept de loi, telle qu&rsquo;elle appara\u00eet chez Rousseau, dominera longtemps la r\u00e9flexion philosophique, et la domine encore.<\/p>\n<p>Gilles Deleuze<\/p>\n<blockquote><p>Notes<\/p><\/blockquote>\n<p>*<em>Arts<\/em>, n\u00b0 872, 6-12 juin, 1962, p. 3 (A l&rsquo;occasion du 250e anniversaire de la naissance de Rousseau). En 1959-1960, Deleuze, assistant \u00e0 la Sorbonne, a consacr\u00e9 une ann\u00e9e de cours \u00e0 la philosophie politique de Rousseau dont il existe un r\u00e9sum\u00e9 dactylographi\u00e9 \u00e9dit\u00e9 par le Centre de Documentation Universitaire de la Sorbonne. Republi\u00e9 dans Gilles Deleuze, L&rsquo;\u00cele d\u00e9serte et autres textes, Minuit, Paris, 2002. En d\u00e9cembre 1980, lors du premier semestre \u00e0 Saint-Denis, il \u00e9voque dans un cours, \u00abla morale sensitive, mat\u00e9rialisme du sage\u00bb** selon Rousseau, en \u00e9cho \u00e0 cet article de 1962. <a href=\"http:\/\/www2.univ-paris8.fr\/deleuze\/article.php3?id_article=204\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">http:\/\/www2.univ-paris8.fr\/deleuze\/article.php3?id_article=204<\/a>**<a href=\"http:\/\/www2.univ-paris8.fr\/deleuze\/article.php3?id_article=204\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><br \/>\n<\/a>(a) <em>Essai sur l&rsquo;origine des langues<\/em>, IX, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, vol. V, Paris, Gallimard, coll. Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade 1995, p. 396.<br \/>\n(b) <em>Les Confessions<\/em>, II, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes,<\/em> vol. I, Paris, Gallimard, coll. Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, 1959, p. 56.<br \/>\n(c) <em>Les Confessions<\/em>, VII, ibid., p. 277.<br \/>\n(d) Texte r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en volume. T. de Quincey, <em>Les derniers jours d&rsquo;Emmanuel Kant<\/em>, Toulouse, Ombres, 1985.<br \/>\n(e) <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, troisi\u00e8me partie, lettre XX, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes, vol. II<\/em>, Paris, Gallimard, coll. Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade, 1961, p. 1558 n.<br \/>\n(f) <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, quatri\u00e8me partie, lettre XII, ibid., p. 496.<br \/>\n(g) <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, quatri\u00e8me partie, lettre XIV, ibid., p.509.<br \/>\n(h) <em>Les Confessions<\/em>, IX, ibid., p. 409.<br \/>\n(i) <em>La Nouvelle H\u00e9lo\u00efse<\/em>, cinqui\u00e8me partie, lettre III, ibid., p. 571.<\/p>\n<p>** Extrait du cours de d\u00e9cembre 1980<br \/>\n\u00ab &#8230; dans les <em>Confessions<\/em>, Rousseau explique, \u00e0 un moment, qu&rsquo;il m\u00e9ditait un grand livre qu\u2019il n\u2019a jamais pu faire, et que ce grand livre se serait appel\u00e9: La morale &#8211; mais attention\u00a0: La morale sensitive. La morale sensitive ou le mat\u00e9rialisme du sage. Voyez: morale, oui, mais sensitive. Par opposition \u00e0 la morale tout court. Le sage, oui, mais: mat\u00e9rialisme du sage. Or, qu\u2019est-ce que c\u2019est, la morale sensitive ou le mat\u00e9rialisme du sage? On n\u2019est pas \u00e9tonn\u00e9 d\u2019y voir, l\u00e0, un ton et un th\u00e8me, \u00e0 la lettre \u2014l\u00e0 je n&rsquo;exag\u00e8re pas, c\u2019est d\u2019apr\u00e8s la lettre m\u00eame du texte\u2014 un ton et une lettre vraiment spinozistes. Car tout le th\u00e8me de cette morale que Rousseau voulait faire et qu\u2019il n&rsquo;a jamais pu faire, consistait \u00e0 dire ceci: la morale, ce n&rsquo;est pas int\u00e9ressant. Pourquoi la morale ce n&rsquo;est pas int\u00e9ressant\u00a0? Parce que elle vit toute enti\u00e8re sur un th\u00e8me qui est absolument un faux th\u00e8me. C\u2019est le combat de la vertu et de l\u2019int\u00e9r\u00eat. Et ce que la morale ne cesse de mimer, et ce \u00e0 quoi elle ne cesse de nous appeler, c\u2019est \u00e0 cette lutte de la vertu et de l\u2019int\u00e9r\u00eat, o\u00f9 la vertu est cens\u00e9e devoir l\u2019emporter sur notre int\u00e9r\u00eat. Il faut que nous nous fassions nous-m\u00eames les agents de la vertu et de la justice, au besoin contre notre int\u00e9r\u00eat. Et c\u2019est \u00e7a la morale.<br \/>\nRousseau, il dit: \u00e7a n\u2019a jamais march\u00e9, une chose comme \u00e7a. Et Rousseau lance une chose \u00e0 laquelle il croit \u00e9norm\u00e9ment \u2014et qu\u2019il y croit d\u2019autant plus qu\u2019au d\u00e9but, \u00e7a le fait beaucoup rire, et ensuite \u00e7a va l\u2019angoisser beaucoup. Mais au d\u00e9but il trouve \u00e7a tr\u00e8s, tr\u00e8s dr\u00f4le. Il dit: \u00abmais vous serez m\u00e9chant, et vous serez vicieux, tant que vous aurez int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre vicieux et m\u00e9chant.\u00bb Il n&rsquo;y a jamais de lutte de la vertu et de l\u2019int\u00e9r\u00eat. La vertu, elle suit. Elle s\u2019arrange \u2014c\u2019est m\u00eame \u00e7a qui fait les hypocrites. Elle s\u2019arrange toujours, elle suit l\u2019int\u00e9r\u00eat, la vertu. Il n&rsquo;y a jamais de conflit justice\/int\u00e9r\u00eat, vertu\/int\u00e9r\u00eat. Ce n&rsquo;est pas vrai \u00e7a. Il dit tout, l\u00e0, dans les <em>Confessions<\/em>. Il dit tr\u00e8s bien: \u00abmoi, j\u2019ai pos\u00e9, pourtant, \u00e0 la morale, j\u2019ai pos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eatre moral, je suis connu pour \u00e7a, mais je peux vous le dire d\u2019autant plus: la vertu, elle suit toujours l\u2019int\u00e9r\u00eat, et j\u2019en sais quelque chose. \u00bb<br \/>\nAlors, que faire si la vertu suit toujours l\u2019int\u00e9r\u00eat? Eh bien, il dit : \u00ab voil\u00e0, nous sommes dans des situations\u00bb \u2014<span style=\"color: #ff0000;\">c\u2019est \u00e7a le mat\u00e9rialisme,<\/span> <span style=\"color: #ff0000;\">c\u2019est, vraiment, l\u2019\u00eatre-en-situation<\/span>. Nous sommes dans des situations. Eh bien, dans des situations, il y a toujours des choses \u2014ou il y a toujours des \u00e9l\u00e9ments de la situation\u2014 qui nous donnent int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant. La morale sensitive, c\u2019est: s\u00e9lectionner dans la situation, \u00e9liminer les \u00e9l\u00e9ments qui nous donnent int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant. Si vous avez int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant, vous le serez, vous aurez beau vous le cacher, vous le cacher m\u00eame \u00e0 vous-m\u00eame, le cacher aux autres, vous serez l\u00e2che et m\u00e9chant. Donc, c\u2019est pas l\u00e0 qu\u2019il faut lutter. M\u00eame, \u00e0 la limite, il ne faut pas lutter du tout. Il faut instaurer des situations o\u00f9 vous n\u2019avez pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant ou bien s\u00e9lectionner dans la situation en \u00e9liminant les \u00e9l\u00e9ments qui vous donnent int\u00e9r\u00eat \u00e0 \u00eatre m\u00e9chant. \u00bb<\/p>\n<p>Gilles Deleuze, Vincennes 1975-1976<br \/>\nLe cours commence \u00e0 35:55, sur les deux figures du d\u00e9lire&#8230;<\/p>\n<p>Gilles Deleuze passe la parole \u00e0 Guattari, Vincennes 1975-1976<br \/>\nUn discours assez \u00e9tonnant sur l&rsquo;informatique<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de Liliane Terrier \u00c9couter : Gilles Deleuze. Jean-Jacques Rousseau, pr\u00e9curseur de Kafka, de C\u00e9line et de Ponge* Les deux p\u00f4les de l&rsquo;\u0153uvre philosophique de Rousseau sont l&rsquo;\u00c9mile et le Contrat social. 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