Exposition Centre Pompidou, Metz. L’art d’apprendre. Une école des créateurs.

Centre Pompidou, Metz. L’Art d’apprendre. Une école des créateurs (1)
Exposition du 5 février au 29 août 2022

Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier sont invitées par Hélène Meisel, commissaire de l’exposition  « L’Art d’apprendre. Une école des créateurs » à y participer :  sur un large espace mural se déploient six affiches originales sérigraphiées produites par l’atelier de sérigraphie, du département arts plastiques, université Paris 8 — Vincennes, créé par Jean-Louis Boissier dès 1971 >https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=90, puis un Calendrier 1977 pour les foyers Sonacotra en grève, 1976, (linogravures éditées en offset, atelier de linogravure créé par Liliane Terrier), >https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=576, associés à une projection sur écran format 40x50cm du film  Jeunes filles élèves du CET de Vaux-le-Pénil, 1972, réalisé par Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier, film 16 mm numérisé par le CNC en 2015, 10 mn, https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=1588
Sous le titre « Révolution Vincennes. Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier et leurs objets didactiques» (2), Hélène Meisel retrace dans le catalogue de l’exposition cette expérience plurielle ressortissant de la problématique Comment faire d’une classe une œuvre d’art ? telle que la redéfinit en 2015, Marie Preston https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=1093



Légende : Atelier de sérigraphie, arts plastiques, université Paris 8 — Vincennes – Assez !, 1971 – Lettre ouverte à Madame Binoche, maire du 18e, 1972 – Nixon, Vietnam, 1972 – Martinique, mai 1848, 1972 – Lycéens étudiants contre la sélection de classe, 1973 – Solidarité, Sonacotra, Montreuil, 1976 – Calendrier 1977 pour les foyers Sonacotra en grève, 1976 – Jean-Louis Boissier, Impression en sérigraphie d’une affiche pour les foyers Sonacotra en grève, 1976 et Affiche Vincennes « ou le désir d’apprendre », 1979 – Paris, collection Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier © Centre Pompidou-Metz / Photo Marc Domage / 2022


Légende : Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier, Jeunes filles élèves du CET de Vaux-le-Pénil, 1972, film 16 mm numérisé par le CNC en 2015, 10 mn > https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=1588

(1)  « L’exposition L’Art d’apprendre. Une école des créateurs »
Introduction par Hélène Meisel, commissaire de l’exposition

Une école des créateurs aborde la question de la pédagogie depuis l’école d’art, pour ensuite basculer dans le grand bain des apprentissages que chacun.e mène tout au long de sa vie. Dans un premier temps, il s’agit donc d’observer comment les artistes apprennent à faire de l’art, et comment cet apprentissage, qu’il soit accompagné ou autodidacte, devient parfois une forme d’art à part entière, ainsi qu’une amorce de réflexion sur l’éducation en général. Point de départ de l’exposition, la génération de Mai 68, nourrie par les lectures de Célestin Freinet, d’Alexander Sutherland Neill (Libres enfants de Summerhill, 1960), d’Ivan Illich (Une société sans école, 1970) ou de Paulo Freire (Pédagogie des opprimés, 1970), pense la formation d’abord en termes de libération et de déconditionnement.
Des happenings Fluxus aux expériences de conscientisation féministes, des hypergraphies lettristes aux navigations hyperliens, de l’enseignement mutuel aux auto-constructions de l’anti-design italien, des jardins d’enfants aux ateliers de permaculture, L’Art d’apprendre parcourt de multiples modèles d’apprentissage, parfois activés au sein d’installations praticables, et offre aux visiteurs un espace pour accueillir divers groupes d’usagers, formations expérimentales, scolaires et extrascolaires.

(2) « Révolution Vincennes. Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier et leurs objets didactiques »
Texte du catalogue par Hélène Meisel

Appelée dans un premier temps Centre universitaire expérimental de Vincennes, l’université Paris 8 ouvre en janvier 1969 dans la foulée immédiate de Mai-68, dont certaines revendications imprègnent la loi d’orientation de l’enseignement supérieur de novembre 1968, notamment une plus grande pluridisciplinarité et une participation renforcée aux conseils d’université. Edgar Faure, ministre de l’Éducation nationale, songe aussi qu’excentrer et concentrer les contestataires à Vincennes pourrait mener, sinon à leur dissolution, du moins à une accalmie. Avant que ses locaux ne soient brutalement détruits et l’université transférée à Saint-Denis, en 1980, Vincennes expérimente dix ans une pédagogie révolutionnaire, marquée par la volonté de décloisonner les savoirs et de démocratiser l’accès à l’enseignement supérieur.
Hospitalière et non sélective, elle accueille parmi ses étudiants des non-bacheliers, des travailleurs, des chômeurs, des étrangers, des mères célibataires. Lieu de vie, elle intègre aussi une crèche, une école primaire et même des tables de vente, le souk. Désirant faire de l’université un lieu d’éducation permanente, Vincennes systématise les cours du soir et inaugure, en 1972, la formation continue. Inspirée du modèle américain des « crédits », l’université met en place les « unités de valeurs » (UV), qui permettent de moduler les matières à la carte. Les distinctions entre les étudiants et les enseignants, parfois du même âge, entre le personnel administratif, les techniciens et les agents d’entretien tentent d’être abolies. Grèves, occupations et assemblées générales sont le quotidien de l’université, qui se dégrade vite malgré son cadre idyllique.
Au-delà d’être une « réserve de militants révolutionnaires » où cohabitent communistes et gauchistes, Vincennes est aussi une formidable « vitrine de nouveautés intellectuelles1. » Co-fondatrice de l’université, Hélène Cixous y crée, en 1974, le premier centre d’études féminines intégrant une université européenne. Les plus grands philosophes s’y retrouvent : Alain Badiou, François Châtelet, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean-François Lyotard, Jacques Rancière… Certains y enseignent de manière plus collaborative, « élabor[ent] leur pensée en enseignant2 », admettant qu’« il n’y a pas de savoir, que de la recherche3 ». De nouvelles disciplines y sont introduites, comme les sciences de l’éducation, la psychanalyse, l’informatique, les arts, dont les arts plastiques, la musique, le théâtre ou les études cinématographiques et audiovisuelles.
Vincennes prend le contre-pied de la Sorbonne. Son département Arts plastiques se démarque des écoles des beaux-arts, en pratiquant une « analyse critique du monde actuel » et en misant sur « la complémentarité de la pratique et de la théorie, de la création et de la réflexion »4. L’atelier de sérigraphie initié en 1971 par Jean-Louis Boissier (né en 1945) se distingue par exemple des ateliers populaires de Mai-68. On y travaille une esthétique autre, proche parfois du photojournalisme et de l’agit-prop, très au fait de l’imagerie chinoise. Tirées sur des formats d’imprimerie standard (60 × 80 cm) et souvent en monochromie, ses affiches se distinguent aussi par leurs sujets. Avec des textes qui s’étalent en placard plutôt qu’en slogans, elles traitent de luttes situées, dépassant les seules problématiques étudiantes : les conditions de vie des travailleurs immigrés dans les foyers Sonacotra, l’obtention d’un statut pour les « travailleurs du nettoyage » de l’université, la solidarité avec les mouvements ouvriers ou paysans, avec la lutte du peuple palestinien, du peuple vietnamien, etc.
Le film Jeunes filles élèves du CET de Vaux-le-Pénil, réalisé en 1972 par Liliane Terrier (née en 1946) et Jean-Louis Boissier (né en 1945) est exemplaire d’une pédagogie déhiérarchisée et collaborative. Suivant à Vincennes le cours « Mouvement de la jeunesse », commun aux départements Cinéma et Arts-Plastiques, Liliane Terrier est professeur de français dans un collège d’enseignement technique (CET) proche de Melun. En collaboration avec Jean-Louis Boissier, elle laisse s’exprimer librement, sur un fond de verdure, cinq de ses élèves. Très peu directive, cette discussion mène les jeunes femmes à s’interroger elles-mêmes sur l’orientation et l’apprentissage qu’on leur destine : broderie, aide maternelle ou couture. Réel « objet didactique », tel que Jean-Louis Boissier l’avait expérimenté, avant Vincennes, dans le champ du théâtre avec les pièces didactiques de Bertold Brecht (Lehrstück), ou dans les arts plastiques avec la Machine pseudo-didactique (1961) de Piotr Kowalski, ce film est d’abord destiné à apprendre à participer à ses participantes.

Notes
1. Jacques Rancière dans le film de Katharina Bellan Le Vent de Vincennes, VLR Productions, 2005, 53’, http://www.archives-video.univ-paris8.fr/video.php?recordID=129
2. Élisabeth Roudinesco dans le film de Virginie Linhart Vincennes, l’université perdue, Blaq out, 2018.
3. Hélène Cixous dans le film de Katharina Bellan, op. cit.
4. Université Paris 8, « Guide de l’étudiant 1978-1979 », Bibliothèque numérique Paris 8, p. 256, https ://www.bibliotheque-numerique-paris8.fr/document/FVNG0008, consulté le 22 août 2021.

Palais de Tokyo, 25 novembre 2021 — 13 mars 2022, exposition Sarah Maldoror, cinéma tricontinental

Palais de Tokyo, 25 novembre 2021 — 13 mars 2022, exposition Sarah Maldoror, cinéma tricontinental, conçue par François Piron et Cyrile Fauq.

Des sérigraphies réalisées dans l’atelier de sérigraphie du département d’arts plastiques de l’Université Paris 8-Vincennes, créé dès 1971 par Jean-Louis Boissier, et un diaporama en 140 slides titré Soutien culturel à la grève des résidents des foyers Sonacotra 2019-2021, réalisé par Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier pour l’exposition du 50e anniversaire de l’Université de Vincennes à Saint-Denis en 2019, montrent la grève des résidents des foyers Sonacotra, de 1975 à 1979 (>https://www.rvdv.net/vincennes/?page_id=576), et comment un soutien artistique fut conduit, appuyé sur des ateliers de l’Université Paris8-Vincennes. Collection et réalisation : Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier.

Ces affiches et ce diaporama sont déployées sur un des panneaux constitutifs de l’exposition Sarah Maldoror, cinéma tricontinental, Palais de Tokyo, 25 novembre 2021 — 13 mars 2022, au titre de document, verso du du panneau sur lequel était projeté l’extrait de son film Un dessert pour Constance. Le texte titré du nom du film, accompagnant les affiches et la projection vidéo sur petit écran du diaporama l’explicite :

« Sarah Maldoror choisit l’arme de l’humour pour réaliser cette fiction produite par la télévision française, qui ne fut diffusée qu’une fois, à 20h30, le 12 février 1981. Adaptée par l’écrivain Maurice Pons d’une nouvelle de Daniel Boulanger, elle raconte l’histoire de deux employés africainsde la voirie parisienne qui deviennent des experts – théoriques – de la cuisine française, et s’inscrivent à un jeu télévisé dans le but d’aider un de leurs camarades à rentrer au pays. À travers les tribulations de ces deux personnages débonnaires, Sarah Maldoror fait un portrait satirique du racisme français, sur fond de traces coloniales dans l’architecture parisienne. Elle filme aussi longuement les conditions de vie et de travail de ces travailleurs invisibles, a fortiori à la télévision, et notamment leur foyer, choisissant délibérément d’en faire un lieu plutôt attrayant, à vrai dire éloigné des conditions réelles de vie dans les foyers de travailleurs, et notamment dans les foyers Sonacotra. Cet intérêt de Sarah Maldoror à rendre visible ces formes de vie s’inscrit effectivement au terme de presque une décennie de lutte des locataires des foyers Sonacotra (Société nationale de construction de logements pour travailleurs), une entité créée en 1956 par le Ministère de l’intérieur français pour loger la main-d’œuvre étrangère sollicitée par les grands travaux en France, mais aussi pour contrôler la diffusion des idées indépendantistes parmi les travailleurs algériens, population la plus nombreuse parmi les travailleurs immigrés. Les foyers Sonacotra sont notamment dirigés par des militaires en retraite, n’autorisent ni les visites ni les réunions. Un mouvement de grève des loyers et d’occupation des locaux va naître au début des années 1970, et s’amplifier au fil des expulsions de certains responsables associatifs. Les documents présentés sur ce panneau évoquent la collaboration continue entre les grévistes et l’atelier de sérigraphie de l’Université de Paris 8-Vincennes et la part qu’y prirent les enseignants Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier qui ont conservé ces affiches et réalisé ce diaporama. »