L’imprimerie à l’école

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L’École buissonnière, film de Jean-Paul Le Chanois, 1949

« Freinet est un matérialiste. Il ne dit pas, faites ceci, faites cela, mais mettez l’imprimerie dans votre classe et vous verrez ce qu’il advient. »
Pierre Johan Laffitte

La pédagogie Freinet, présentée comme une technique, a été portée, de 1926 à 1932, par un bulletin intitulé L’imprimerie à l’école, 54 numéros qui abordaient bien autre chose que l’imprimerie elle-même. Liste complète sur http://www.icem-pedagogie-freinet.org/archives/ie.
Une brochure sous le titre L’imprimerie à l’école, de 70 pages, écrite par Freinet, est publiée chez l’éditeur E. Ferrary, Boulogne, Seine, 1929, fait un premier bilan de cette expérience pédagogique partagée  et expose en préambule, « la pensée originale qui anime cette technique » : un apprentissage de la lecture livresque issu de la pratique des élèves «qui impriment sur-le-champ leur pensée manuscrite, et il y aura alors, entre le langage et la lecture des caractères imprimés, la même liaison naturelle et nécessaire, qu’entre le langage et la pensée manuscrite.»  p. 6. (1)

Le «texte libre» imprimé et la linogravure, composante image indissociable

La technique Freinet, du nom de son fondateur, Célestin Freinet, instituteur de classe primaire dans les villages des Alpes Maritimes de Bar-sur-Loup (1920-1928), puis de Vence (1928-1940, 1945-1966), est une « méthode nouvelle d’éducation populaire basée sur l’expression libre par l’imprimerie à l’école » (1924): « Il s’agit [dit Freinet] de laisser les enfants émettre leurs propres hypothèses, faire leurs propres découvertes, [par la promenade de  type anthropologie participative], éventuellement constater et admettre leurs échecs mais aussi parvenir à de belles réussites dont ils peuvent se sentir les vrais auteurs » par l’effet même de «la transcription majestueuse [du texte libre] en caractère imprimé, son illustration [linogravure] et sa diffusion [revue d’école]». (2)

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Les images gravées sur linoléum montées sur des supports de bois sont des éléments, au même titre que les caractères d’imprimerie, de la composition typographique, associant texte et image, des pages —comme celle reproduite ci-dessus—, imprimées, l’une après l’autre par les élèves, avec la petite presse typographique Lino appartenant à chaque école. (3)
On voit tout cela dans le  film L’École buissonnière de Jean-Paul Le Chanois, 1949, fiction documentaire de l’aventure pédagogique de Célestin Freinet,  https://www.youtube.com/watch?v=PhXA9Hg18lU.

Bibliographie

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(1) Reproduction de la brochure, Célestin Freinet, L’Imprimerie à l’École, Ferrari, Boulogne, 1929
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(2) Reproduction de la brochure La technique Freinet, septembre 1937
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(3) Reproduction de la brochure, La gravure du lino à l’école, à l’usage des écoles Freinet, septembre 1938, fac-similé réédité à une date inconnue.
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Un cadre philosophique possible : le « devenir enfant »

Pour réexaminer le cœur de la pédagogie ou technique Freinet —«l’imprimerie à l’école»— qui s’adressait à de jeunes élèves de classe unique à la campagne, et que nous-même jeunes profs à Vincennes pratiquions sous forme de re-enactment en 1975, avec les étudiants, il semble opportun de lui rendre un cadre philosophique seventies: le concept guattaro-deleuzien du devenir-enfant (développé dans Mille plateaux, paru en 1980).

Liane Mozère, sociologue guattarienne, dans son article «Devenir-enfant», http://leportique.revues.org/1375, place ce concept, titre de son article, sur l’axe de l’éducation des jeunes enfants,—ce qui lui donne un cachet assez Freinet— en ouverture du narrative que constitue le dit article, c’est-à-dire l’histoire de sa vie intellectuelle et sensible sur cinquante ans:

« Devenir appartient donc aussi bien au passé qu’à l’avenir. Le devenir, et le devenir-enfant en particulier, n’est ni imitation, ni identification. Devenir-enfant est un enfant qui coexiste en nous, maintenu en vie par cette coexistence et qui est à tout jamais séparé et étranger à l’enfant ‘tari’. […] [Car], la triangulation œdipienne trans­forme en effet l’enfant des adultes, des pédagogues, des psycho­logues et des spécialistes de l’enfance en un être ‘tari qui fait d’autant mieux l’enfant qu’aucun flux d’enfance n’émane plus de lui’ [Mille plateaux]. […] Il s’agit au con­traire, d’une part, de mettre au jour et en résonance le dehors que constituent les mondes que les jeunes enfants ne cessent de par­courir, et de l’autre, d’appréhender, de manière fine, la manière dont leur désir se déploie.»

Le devenir-enfant est intimement lié au concept de bloc-enfance.

René Schérer, —philosophe, participant avec Deleuze au département de philosophie inclus dans l’Unité de Formation Arts UFR Arts de Vincennes puis de Paris 8 à Saint-Denis)—, est cité largement par Liane Mozère pour expliquer ce qu’est le bloc-enfance ou bloc:

« Le bloc est l’enfance préservée, résistante, émergeant, comme l’iceberg, de la mer profonde ; l’enfance rayonnante comme un cristal —cristal du temps elle-même— et, contre toute corrosion et menace, faisant bloc’. L’enfance, comme il le dit ailleurs, non ‘comme souvenir, mais en devenir, précisément, dans l’orientation créatrice’. Rappelant avec Thomas de Quincey que pour Levana, la déesse tutélaire latine de l’éducation, il ne s’agit pas de pédagogie ‘avec ses alphabets et les grammaires’… mais de ‘ce vaste système de forces centrales qui est caché dans le sein profond de la vie humaine et qui travaille incessamment les enfants, leur enseignant tour à tour la passion, la lutte, la tentation l’énergie de la résistance’. René Schérer convoque également Goethe écrivant dans l’Élégie à Marienbad: ‘Où que tu sois, sois tout entier comme un enfant/Alors tu seras tout, tu seras invin­cible ». René Schérer, Enfantines (A), Anthropos, 2002)

En écho on trouve, cité encore par Liane Mozère un autre philosophe deleuzien, François Zourabichvili :

« On adoptera […] le point de vue théorique de l’enfant, non par enfantillage, mais parce que tel est le bon sens dans lequel il faut considérer la vie humaine… Spinoza conteste d’ailleurs l’idée de l’homme ‘fait’ qui est, à ses yeux une chimère, c’est lui ce faux adulte, cet incorrigible rêveur qui méritera tout au long du Traité théologico-politique l’épithète puerilis, ultime avatar de l’infans adultus ». François Zourabichvili, Enfance et royaume. Le conservatisme paradoxal de Spinoza, PUF, 2002.

Deleuze, en appelle à Nietzsche, pour installer la potentialité artistique du concept devenir-enfant dans son Abécédaire, DVD 1, à 2:04:30–> «c’est une autre tâche de devenir enfant par l’écriture, arriver à une enfance du monde, restaurer une enfance du monde, ça, c’est une tâche de la littérature, Nietzsche le savait.»

Au fil de son narrative, Liane Mozère dit encore:
« Ce parcours [le sien] après tout n’aurait d’intérêt si, cinquante après, ce tropisme, ou ce bloc d’enfance n’avait fonctionné à la manière d’une machine désirante, soudain emballée. »

À Vincennes, nous reprenions à notre compte cette espèce d’énergie créatrice éditoriale propre à la pratique de «l’imprimerie à l’école» de la classe Freinet, orientée contexte social et politique —le dehors— (voir les reproductions des revues Freinet), mais urbain, avec nos ateliers de linogravure et de sérigraphie, dans un geste d’utopie concrète précaire, post soixante huitard et pro-chinois,  amarré à la grève des loyers des résidents des foyers Sonacotra de Montreuil et d’autres banlieues, à des grèves ouvrières, à des mouvements de collégiens d’établissements proches ou moins proches et vers lesquels nous nous déplacions, comme à des mouvements internationaux touchant les pays qualifiés de Tiers-Monde (Afrique, Antilles, Asie) avec les étudiants étrangers du département d’arts (nigérians, guinéens, iraniens, cambodgiens…).


Un cadre historique: l’inscription de la pédagogie Freinet dans le mouvement de l’éducation nouvelle au 20e siècle

On peut noter qu’un lien non dit existe entre Guattari et Freinet, par l’intermédiaire du frère de Jean Oury, Fernand, pédagogue brièvement «freinétique» et grand ami du Félix époque auberge de jeunesse et praticien de l’éducation populaire ouvrière en banlieue parisienne. François Dosse, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Biographie croisée.

Fernand Deligny est l’autre lien précieux entre Freinet, Guattari-Deleuze et les frères Oury.

A partir de La page Wikipédia consacrée à la pédagogie Freinet >http://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9dagogie_Freinet, on en a déjà un micro récit circonstancié et on peut dériver par liens wikipédiatiques sur les pédagogues novateurs européens et américain au 20e siècle, à l’ère de l’après première guerre, de l’entre-deux guerres et de la seconde guerre puis de l’après-guerre: à partir de la page Freinet, on part vers Adolphe Ferrière et Genève, foyer de méthodes d’éducation nouvelle. Jean Starobinski fut élève de l’école de Claparède à Genève (B).

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Ovide Decroly, Pierre Bovet, Beatrice Ensor, Edouard Claparède, Paul Geheeb et Adolphe Ferrière, lors d’une conférence de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle

On retrouve la généalogie ordinaire des écrivains/pédagogues, de Rousseau à Pestalozzi à John Dewey… Pour deux pédagogues de la petite enfance, Montessori et Fröbel, le matériel éducatif est concret, très sensoriel, artistique. Un tableau récapitulatif succinct des noms de ses principaux acteurs et des concepts de l’éducation nouvelle —repris ici d’une page wikipédia— peut aussi être un point de départ pour pénétrer dans un champ de recherche très complexe.


Fernand Oury
sort du mouvement Freinet (1961) et déplace la scène pédagogique campagnarde initiale en ville.  Il invente la pédagogie institutionnelle, déclinée en psychothérapie institutionnelle, prolongée en analyse institutionnelle qui se déploie à la fac de Vincennes en sciences de l’éducation et en sociologie… http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Analyse_institutionnelle . L. T.

Note

(A) Le titre Enfantines, est-il emprunté à Freinet? : « créée en 1932, La Gerbe est une revue de 16 pages, composée de textes d’enfants et imprimée par un professionnel. Les Extraits de La Gerbe ont pris le nom d’Enfantines. En 1936, il est décidé (EP 17, p. 347) de fondre les deux éditions dans un abonnement unique : le 1er et le 10 de chaque mois, paraîtra une Gerbe, et le 20 une brochure de petit format, intitulé aussi La Gerbe (N° spécial de la collection Enfantines. » In
http://www.amisdefreinet.org/publication/barre/freineteducateur/2-037-039.html

(B) «Mes souvenirs d’enfance sont liés à des verdures de Champel. Car ma première école a été la Maison des Petits d’Edouard Claparède, « une école où les enfants veulent ce qu’ils font ». Une école où selon la devise latine de l’Institut, « l’enfant enseigne au maître ». L’une des premières images de mon enfance est celle d’un cortège accompagné de drapeaux sous de grands marronniers, dans les jardins de l’école sise à l’avenue de Champel. Quand ce n’était pas jour de fête, nous dessinions au tableau noir, nous cultivions des jardinets personnels, nous construisions des cabanes et nous faisions une découverte très importante: que le monde pouvait changer sous nos mains, par notre travail. Des souvenirs estompés accompagnent encore pour moi les noms célèbres de mesdemoiselles Lafendel et Audemars. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu une pédagogie plus « avancée ».» Jean Starobinski, Notre seul, notre unique jardin, Zoé mini, 2010.